John Coltrane – My favorite things


.CRITIQUE/

Cette année 1961 est un bouleversement dans l’histoire du jazz. John Coltrane, 2 ans après « Giant steps » qui comme une bombe fait exploser le jazz et sa carrière, découvre avec « My favorite things » le jazz modal.

Le saxophoniste est encore sur le label Atlantic et il enregistre ici son 1er album au saxophone soprano, composé de morceaux de compositeurs de comédies musicales.
En attendant « Olé », son dernier disque chez Atlantic et « Africa brass » chez Impulse, (chefs-d’œuvre du jazz modal) Coltrane va étirer ici les possibilités que le jazz modal lui offre, en commençant à explorer tous les recoins harmoniques de la musique qui l’animera dorénavant.

« My favorite things » sera le morceau le plus joué en concert par le saxophoniste ; il pourra durer 57 minutes comme lors d’un concert au Japon en 1966 !

Coltrane forme aussi pour ce disque son groupe ; il ne manque plus que Jimmy Garisson qui arrivera un peu plus tard.

Une institution ! Ocollus

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full album……

« C’est cette My Favorite Things qui est, de tous ceux que nous avons enregistrés, mon morceau préféré. Je ne pense pas que j’aimerais le refaire d’une autre façon, alors que tous les autres disques que j’ai faits auraient pu être améliorés par quelques détails. Cette valse est fantastique : lorsqu’on la joue lentement, elle a un côté gospel qui n’est pas du tout déplaisant; lorsqu’on la joue rapidement, elle possède aussi certaines qualités indéniables. C’est très intéressant à découvrir, un terrain qui se renouvelle selon l’impulsion qu’on lui donne ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous ne jouons pas cet air toujours sur le même tempo. ». John Coltrane, Entretien avec François Postif publié par Jazz Hot en janvier 1962

 

My Favorite Things reste un classique de la discographie de Coltrane et l’un des joyaux de la période Atlantic. Alors que Giant Steps constituait une sorte de testament du hard bop, poussé dans ses derniers retranchements dans un paroxysme technique et créatif, My Favorite Things inaugure la plongée dans le jazz modal mené en tant que leader. C’est aussi le premier album avec un quartet renouvelé, composé de McCoy Tyner au piano, Elvin Jones à la batterie et Steve Davis à la basse (enregistré en octobre 1960 au cours de sessions qui produiront également Coltrane Plays the Blues et Coltrane’s Sound).

Il est marqué par plusieurs choix artistiques notables : d’abord, les morceaux voient leur longueur s’étendre par rapport aux canons traditionnels, ce qui ouvre des perspectives pour le jeu de l’improvisation. Ensuite, Coltrane décide également de laisser de côté son saxo ténor pour un soprano (sur la première face du LP tout du moins), instrument alors tombé en désuétude.

Le résultat est particulièrement enthousiasmant et peut constituer une troisième piste de découverte pour ceux qui trouveraient A Love Supreme et Giant Steps trop âpres. En effet, si l’expérimentation est fortement valorisée, celle-ci est menée conjointement avec une approche mélodique et un sens de l’enrichissement harmonique qui ne heurtent jamais l’oreille, plutôt la séduisent non sans une certaine gourmandise.

Le choix du thème du morceau titre, tiré de la comédie musicale de Rodgers et Hammerstein (The Sound Of Music ; en français : la Mélodie du Bonheur), morceau principal s’il en est, n’y est pas non plus pour rien : la structure de valse à trois temps apporte une fraîcheur à la forme jazz, tout en maintenant une certaine dimension « dansante ». C’est sur ce schéma que le saxo soprano se promène en lignes songeuses et sinueuses qui se complexifient à mesure, ainsi que le piano, se ménageant quelques solos, qui s’esquisse en arabesques tourbillonnantes. L’un des passages les plus délectables se situe vers les deux tiers du titre, lorsqu’à l’une des réexpositions du thème, Coltrane fait s’envoler son instrument vers des hauteurs toujours plus aiguës et vibrantes.

L’autre morceau qui ménage l’intérêt, c’est l’improvisation issue du « super standard » de Gerswhin : « Summertime ». Il est d’ailleurs fortement recommandé de le connaître au préalable pour apprécier à sa pleine mesure le travail d’innovation fourni par Coltrane (c’était une évidence dans les années 60, mais pas forcément en 2008). Pour résumer, « Summertime », grand classique parmi les classiques, qu’il soit joué langoureusement (par exemple chez Ella Fitzgerald ou bien Miles Davis) ou avec plus de swing (dans certaines versions de Chet Baker), possède toujours une dimension séductrice, très mélodique.

Ici, Coltrane dépossède complètement le thème de cet aspect, comme s’il en jouait, comme s’il ne s’agissait que d’un prétexte pour lancer un discours plus abstrait, plus ambitieux, plus virtuose. Le tempo est plutôt enlevé et à aucun moment, la facette « lyrique » ne semble être une option. C’est Picasso réinterprétant un tableau de Monet, si l’on veut, et qui met ainsi à jour de nouvelles qualités qu’on n’osait imaginer à un thème éprouvé. Et cela ne se développe pas sans un côté quelque peu subversif quand on connaît la popularité de l’air original.

Les seconds morceaux de chaque face adoptent un ton plus ludique.

Dans cette optique, « But Not For Me » retourne du côté du hard bop et conclue l’album sur une note joyeusement entraînante. Le seul point noir, ce serait « Everytime We Say Goodbye », qui, à près de cinquante ans, a vraiment très mal vieilli, stéréotype de la ballade jazz coulante, avec tout ce que ça implique de mièvrerie.

Normalement, c’est à ce moment-là du film que le détective, dansant avec la riche jeune et jolie et mystérieuse (et blonde et pétulante et spirituelle et sexy, etc.) veuve, se laisse envoûter par son charme qui lui sera par la suite fatal (parce que c’est elle le coupable, la méchante !). Le saxo est mielleux, et les trémolos de la basse sont absolument insupportables. Dommage. On pourra daigner lui attribuer les circonstances atténuantes en ce qu’elle sert d’élément de contraste entre les morceaux « My Favorite Things » et « Summertime » et qu’elle ne dure que cinq minutes et trente-neuf secondes (et deux centièmes).

Quoi qu’il en soit, My Favorite Things reste un classique de la discographie de Coltrane et l’un des joyaux de la période Atlantic : la décennie s’ouvre, avec pour issue la mort, mais entre temps elle se verra portée par un élan créatif absolument prodigieux.
Forces parallèles

 

A1 My Favorite Things
A2 Everytime We Say Goodbye
B1 Summertime

B2 But Not For Me
 

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