Nusrat Fateh Ali Khan : Théâtre de la ville


« La première fois que j’ai entendue la musique de Nusrat Fateh Ali Khan, c’était à Harlem, en 1990. J’ai senti une poussée d’adrénaline dans ma poitrine, comme si je me trouvais au bord d’une falaise », Jeff Buckley.

« Dans notre siècle, il n’y eut qu’une ou deux voix comme celle-ci : des voix qui crient au-delà du cri, qui calment l’âme en l’apaisant »
Geoff Dyer – Independant on Sunday – Avril 94

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  • CRITIQUE/

Nusrat ressemble sur scène à un bouddha, qui a autant de mal à s’asseoir qu’à se relever tout seul vu son poids, mais c’est bien Allah qu’il vénère. Tous les taxis pakistanais du monde, même dans le fin fond du Bronx de New-York, mettent en boucle ses enregistrements car c’est une star au Pakistan. Cette musique de louange à dieu est incroyable, je dis toujours qu’elle ferait même croire le plus athée .

Cette musique utilise un clavier à soufflet qui s’appelle l’harmonium,  avec la voix il est l’instrument principal de ce style appelé le Qawwali. Accompagné par des louanges à Dieu ou à son prophète Ali, cette musique tire principalement ses sonorités de la musique indienne. Les musiciens commencent généralement par accorder leurs voix avec l’harmonium pendant plusieurs minutes et démarrent ensuite leurs odes de plusieurs vingtaines de minutes dans une extase incomparable.

J’ai écouté longuement le premier disque du concert au Théâtre de la Ville de Paris, album qui a fait connaitre le chanteur à travers le monde, avant que le label « Real world » abuse de la gentillesse de ce monstre de la musique et transforme son art en musique dénuée de sens et  l’aseptise pour en extraire toute sa profondeur, celle-ci ressemblant à ce que je décris dans la présentation de ce blog.

Le morceau en écoute figure dans le premier disque du Théâtre de la Ville, c’est un bon exemple de l’art de ce maître. Incontournable !   Ocollus

Cliquez pour écouter (ci-dessous)

Manaqib Ali………..

Un peu de musicologie…

Le qawwalî n’est pas un style musical en propre, mais bien – et avant tout – l’expression musicale et globale de l’islamisme soufi (tradition sage et contemplative de cette religion, construite à la fois sur l’ascèse et la recherche extatique). Développée en Inde il y a plus de 700 ans, cette foi d’ouverture sur le monde, de compréhension et de tolérance, ne fuit pas les plaisirs profanes, bien au contraire. Ainsi, elle s’appuie sur la nécessité de la pratique de l’amour physique comme révélateur d’une communication divine, ainsi que sur le discernement et l’intelligence des fidèles (les rites étant ainsi considérés comme accessoires si on n’en comprend pas le sens). Et, par conséquent, la musique qui la sous-tend peut être, suivant les circonstances, totalement liturgique (louant Dieu) ou totalement profane (célébrant les plaisirs de la chair ou de la table, avec des poèmes particulièrement explicites quant aux joies dispensées par le vin… ou les femmes).

Les ensembles de musique qawwalî répondent à des canons très stricts : cinq choristes (marquant en outre la mesure de la paume des mains), un joueur de tablas (double tambour aux fûts de tailles différentes, tendu d’une seule membrane et généralement en bois et depuis des siècles emblématique de la musique de l’Inde du nord), un joueur de dholak (tambour à deux peaux, posé au sol en position couchée, dont le frottement par la paume de l’une des mains produit le son le plus caractéristique de la musique indienne), le tout rassemblé autour de deux chanteurs principaux, s’accompagnant à l’harmonium (instrument chrétien adapté depuis deux siècles à la réalité indienne – on est assis à terre – c’est-à-dire dépourvu de pédales, mais doté d’un soufflet actionné d’une main).

Les pièces musicales, d’une durée pouvant aller jusqu’à vingt minutes, sont – elles aussi – conçues dans un schéma traditionnel assez strict, de l’introduction à l’harmonium jusqu’à l’entrée des percussions et choristes, en passant par l’exposé proprement dit du poème, dévolu au chanteur vedette. Mais ces oeuvres peuvent également inclure une part non négligeable d’improvisation, durant lesquelles s’affrontent, si l’on peut dire, les deux solistes et les chœurs : c’est cette partie de la composition qui est utilisée par les maîtres du qawwalî, faisant assaut de technicité pour asseoir leur virtuosité, à grands renforts de vocalises savantes. Ce principe d’un schéma en questions/réponses prend alors tous les aspects d’une joute vocale.

Un peu d’enfance…

C’est dans ce contexte musical, philosophique et religieux qu’est né Nusrat Fateh Ali Khan, le 13 octobre 1948, à Lyallpur (aujourd’hui dénommée Faisalabad), dans la province pakistanaise du Pendjab. Il a quatre sœurs, et un frère (Farrukh Fateh Ali Khan) et ce petit monde grandit dans un appartement modeste en location. Sa famille de musiciens – vieille d’une tradition de près de 700 ans – d’origine indienne s’est installée, un an avant sa naissance, dans l’état récemment créé du Pakistan (en 1947, à l’issue de la partition du Kashmir avec l’Inde). Le père de Nusrat, musicologue, musicien et chanteur renommé, mais patriarche distant, se consacrant exclusivement à la musique, ne croit pas aux capacités de vocaliste de son fils et le destine à une carrière de médecin ou d’ingénieur. Il considère surtout que devenir musicien ne garantira à l’enfant ni statut social ni aisance financière. Mais l’enfant, nimbé d’une intense atmosphère musicale dès ses premières années, ne peut échapper à son destin. Il se glisse ainsi subrepticement dans les couloirs de la maison pour assister en élève clandestin aux cours dispensés par son père.

Comme il l’assènera dans toutes ses rencontres avec la presse, cette vocation naît en conséquence d’un rêve où Allah l’appelle à pareil destin. De plus, la légende assure que son géniteur, surprenant l’enfant penché sur un harmonium, décide bon gré mal gré de débuter son apprentissage de la musique. Le père apprend donc au fils à jouer des tablas et l’entraîne même sur scène à ses côtés. Nusrat suit ensuite des cours de chant classique, mais sa formation didactique est brutalement interrompue.

Nusrat n’est en effet âgé que de 16 ans à la disparition de son père, en 1964. La suite de son éducation musicale est alors assurée par son oncle. Paradoxalement, cette disparition servira de déclencheur à sa carrière, transformant l’adolescent en maître de la maisonnée, et garant de la tradition qawwalî. Symboliquement, la première prestation publique du jeune chanteur se fait, selon le rituel, quarante jours après la disparition de son père, à l’occasion d’une cérémonie funéraire en l’honneur de ce dernier.

Dès l’année suivante, il se produit dans un festival de musique organisé par la radio nationale du Pakistan (Jashn-e-Baharan). Sa prestation, face au gotha musical du pays (musiciens et exégètes), enthousiasme et Nusrat y démontre de prime abord une stature de star. Mêlant de multiples traditions (des plus raffinées aux plus frustes) et autant d’inspirations, religieuses ou profanes, enrichissant la tradition à l’aulne de multiples influences, le chanteur conquiert par ce langage musical nouveau, le plus large des publics.

Ses premiers enregistrements, dans son pays d’origine, datent de 1973 et ont été réalisés après qu’il a remplacé son oncle Mubarak Ali Khan, mort en 1971, à la tête du groupe allors renommé Nusrat Fateh Ali Khan, Mujahid Mubarak Ali Khan & Party. Ce dernier, bien plus âgé que Nusrat, lui avait déjà cédé la vedette sur scène comme durant les enregistrements. Du Punjabi à l’Urdu, Nusrat sillonne le pays, accumulant les triomphes, fédérant tous les publics, grâce à son utilisation spontanée de plusieurs idiomes dans son chant. Il offre également à une musique jusqu’alors réservée aux élites une dimension authentiquement populaire.

Nusrat se voit alors décerner les titres honorifiques d’ustad (« maître ») et de shahinshah (« roi des rois » du qawwalî). Dès ses premières années de carrière, Nusrat, nourri d’une formation classique, mais également d’une oreille ouverte sur le monde, dynamite les traditions de l’improvisation : son vibrato paraît plus impressionnant, son chant plus puissant, ses notes plus complexes. Il sait ainsi très vite mêler plusieurs techniques et traditions musicales, a priori inconciliables : chantant le nom des notes, il se réfère à une technique de chant (sargam) ; optant pour une approche personnelle du khayal (évolution moderniste de la tradition musicale de l’Inde du nord), il choisit des référents esthétiques inhabituels ; enfin, baignant le tout dans la tradition qawwalî, il offre à sa musique une dimension spirituelle définitive.

En effet, il convient également de ne pas omettre la dimension mystique de l’art de Nusrat Fateh Ali Khan : lorsqu’il chante, il s’adresse à son Dieu et, parlant à son public, il sert également d’intermédiaire. La puissance et la richesse de sa voix, capable de toutes les nuances, en fait une légende vivante de l’islam, mais sa caractéristique essentielle est d’avoir été le premier de sa confrérie à exporter ses talents en dehors des frontières naturelles de sa musique.

Beaucoup de triomphes

On peut considérer que la série de concerts qu’il donne en 1985 au Théâtre de la Ville, à Paris, sont les déclencheurs de sa carrière européenne : ces spectacles déterminent vraiment pour le public français et continental, une indubitable découverte. Surtout, en 1989, Nusrat se lie d’une profonde amitié avec Peter Gabriel (qui produit sept de ses albums). Ce dernier lui permet d’enregistrer quelques-uns de ses plus beaux disques sur son label récemment créé, Real World, ce qui lui ouvre les portes du marché américain et britannique.

L’album Shahen-Shah part à la conquête du monde, les productions suivantes (à l’image de l’indispensable Mustt Mustt, toutes éditées par Real World) démontrent amplement l’esprit d’ouverture de l’artiste, ce qui ne fait qu’accroître le capital sympathie dont il bénéficie désormais en Occident. Il est vrai, qu’à l’époque du début de sa carrière internationale, islam et Pakistan ne sont pas affligés des mêmes connotations négatives qu’aujourd’hui.

De multiples rencontres pourvoient également à sa renommée : après avoir, en 1995, collaboré avec Eddie Vedder pour une chanson de la bande originale du film de Tim Robbins La Dernière Marche (Dead Man Walking en version originale, portrait d’une religieuse militant en faveur de l’abolition de la peine de mort), il travaille aux côtés du compositeur canadien Michael Brook (Night Song,1996) et offre à Bollywood (l’usine à rêves du cinéma indien) l’un de ses plus importants succès, grâce à la chanson du film Dhadkan (2000).

En ce qui concerne le film Tueurs Nés d’Oliver Stone, Nusrat affirme a posteriori que sa musique a été utilisée sans son autorisation et que le film déclinant une philosophie opposée à la sienne, peut porter atteinte à l’image du soufisme. Plus gratifiant, il voit l’une de ses chansons remixée par Massive Attack (« Mustt Mustt »). On l’entend aux côtés d’Asian Dub Fondation et de Pearl Jam. Jeff Buckley lui rend hommage dans son album Grace. Il se produit aussi au Japon, au Royaume-Uni, et aux Etats-Unis. On le voit sur MTV et dans le magazine Rolling Stone et trois de ses albums sont classés parmi les meilleures ventes de musiques du monde.

Nusrat se montre toujours insatiable dans sa pratique de la découverte musicale, allant durant ses innombrables tournées jusqu’à disséquer la musique des spots de publicité télévisée, afin de tenter d’en comprendre les arrangements.

Une inombrable descendance

D’un nombre incalculable, les enregistrements (tant sur disques, que sur cassettes, supports naturels pour les marchés indien et islamique) sont impossibles à classer dans un ordre chronologique : on évalue néanmoins à cinquante le nombre d’albums enregistrés entre 1973 et 1993, sur différents labels aussi bien pakistanais, japonais, anglais, américains ou européens. Fait curieux, grâce à un total de 125 enregistrements différents, il figure au Guinness Book des records, comme le musicien qawwalî le plus prolifique. De plus, une majorité d’éditions posthumes a été réalisée, en plaquant des enregistrements originaux de la piste chant sur une instrumentation occidentale, ce, naturellement, afin de séduire des audiences non averties.

Certes, Nusrat Fateh Ali Khan a, de son vivant, pratiqué de la sorte, arguant qu’une oreille non formée pouvait être initialement rebutée par sa voix, et que des instruments modernes avaient au moins la vertu d’inciter un public, plus jeune et moins spécialisé, à écouter sa musique. Cette ouverture d’esprit le conduit donc à frayer avec le trip-hop ou même la techno. Mais on peut toutefois estimer qu’il entrera plutôt dans l’histoire pour avoir élargi le champ traditionnel du qawwalî, en en développant le principe de l’improvisation de soli.

Se réjouissant du succès rencontré par ses productions, il a néanmoins, à partir de 1994, exercé un dirigisme accru quant aux sorties de ses disques. En tout état de cause, les audaces de l’artiste de son vivant sont sans commune mesure avec les saccages ou, pour le moins, les libertés à but très lucratif pratiquées dans son œuvre après sa disparition (on peut rappeler l’enregistrement post-mortem réalisé en duo avec la chanteuse Alanis Morisette, à l’image de ce qui fut gravé par l’impossible duo de Natalie et Nat King Cole ou l’album récemment paru sous la responsabilité du producteur vétéran de reggae dub Gaudi).

Bien qu’on ait longtemps considéré que le chanteur s’était montré par trop négligeant vis-à-vis de sa propre santé, il semble qu’il ait été régulièrement suivi par des diététiciens chargés d’élaborer divers régimes alimentaires et des spécialistes contrôlant son diabète. Il n’en demeure pas moins vrai qu’il a, tout au long de sa brève carrière, été dirigé par des managers peu soucieux de sa santé et qui lui imposaient des rythmes de tournées déraisonnables.

Nusrat Fateh Ali Khan est mort d’un arrêt cardiaque le samedi 16 août 1997, à l’hôpital Cromwell de Londres, des suites de troubles liés à son obésité, d’une insuffisance rénale et d’un dysfonctionnement du foie. Il était en provenance de Lahore et en chemin pour Los Angeles, où il devait subir une greffe de rein. Il était âgé de 48 ans. Ses obsèques, suivies par des milliers de personnes, se sont déroulées à Faisalabad, au Pakistan, sa terre natale. Il est désormais considéré dans son pays comme l’un des pères de la nation et édificateur du Pakistan moderne.

Son neveu Rahat Fateh Ali Khan poursuit en propre l’œuvre entamée par celui qui fut son guide.

© Copyright 2015 Music Story Universal

 

Disque : 1
1. Hamd (Louange A Dieu)
2. Naat ‘O Meilleur Des Hommes ! Celui Qui T’aime Est Le Veritable Croyant !’
3. Manaqib Ali (Louange A Ali)
4. Manqib Khawaja Mueenuddin Chishti (Louange Au Maitre Des Maitres)

Disque : 2
1. Munadjaat (Rumi Djelalleddin) (Poeme Persan)
2. Mersiye (Oraison A L’imam Hussein)
3. Ghazal (O Echanson, Je Boirai Meme Ta Colere) (Shafahi Qateel)
4. Ghazal (Djavid-Nama) (Iqbal Mohammed)
Voir les 5 titres de ce disque

Disque : 3
1. Hamd (O Dieu Vivant Et Eternel)
2. Nat-I Sharif (O Mustafa, Lumiere Du Droit Chemin)

Disque : 4
1. Nat-I Sharif « O Muhammad, Appelle-Moi A Medine »
2. Tarif « Allah ! Muhammad, Les Quatre Amis, Hajji Khwaja Qutb Farid »
3. Je Ne Sais Ou Je Vais, Poeme Persan D’amir Khusrau

Disque : 5
1. Kafi « Je Me Suis Eprise D’un Indifférent, Et J’ai Dû Pleurer En Cachette »
2. Kafi « O, Je Partirai Avec Le Yogi »
3. Jaq Ali Maula (Dieu Vrai, Ali Est Le Guide)

CD (24 novembre 2000)
Nombre de disques: 5
Format : Coffret, Import
Label: Ocora
ASIN : B000056B7S

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