
.CRITIQUE/
Sorti chez Telarc en 2004, c’est l’album du retour pour ce baroudeur du blues, .
Ce Double V démarre avec un arpège de guitare, qui d’une manière posée donne le ton à l’entièreté de l’enregistrement.
Tout nous étonne par cette approche particulièrement soft où à aucun moment le chanteur ne semble vouloir nous déranger. Ponctué par une musique inspirée de rythmes africains et de boucles répétitives, cet opus intimiste garde quand même une cohésion. On y retrouve également des instruments étrangers au blues comme le violoncelle ou la trompette.
Les paroles évoquent les sujets habituels du blues d’une manière singulière et apaisée. Son univers laisse place à la réflexion autour des divers sujets évoqués.
Mais notons surtout sa voix qui est inconditionnellement l’une des plus belles du blues contemporain. Un disque tout en finesse et en désinvolture. Ocollus
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Otis Taylor a bien plus à offrir que du blues. Ce type a des problèmes. Sur son sixième album, Double V, Taylor mêle la simplicité traditionnelle du blues, tant dans le style que dans la forme, à une vaste palette d’autres influences pour créer son propre blues, fidèle à ses racines sans pour autant être dérivé ou banal. Capable de condenser toute une vie d’émotions tangibles en une seule phrase ou image, Taylor a créé un nouvel album époustouflant, rempli de portraits austères peints à partir d’une conscience unique.
Loin d’être du genre à verser des larmes vides dans des bouteilles de whisky à moitié vides, ce vétéran du blues du Colorado se nourrit de thèmes plus sombres : le racisme, la torture, la captivité, la pauvreté, la dépendance et le désespoir, pour n’en citer que quelques-uns. Il balance des anecdotes d’une ligne sur l’injustice et la misère, tel un ancien esclave de 90 ans assis sous le porche d’une maison du Mississippi, capable de rassembler juste assez de souffle pour aller droit au cœur de l’histoire. Les paroles de Taylor livrent les grandes lignes les plus simples de l’intrigue, laissant son instrumentation austère et désespérée pousser l’imagination de l’auditeur à combler les détails. Les guitares au son de sifflet de train lugubre de « 505 Train » confèrent une urgence lancinante à la peur de l’enfant orphelin de mère face au père violent qu’il a laissé derrière lui, tandis qu’un banjo sombre et implacable martèle « Mama’s Selling Heroin » comme une pluie douce mais incessante tombant sur des épaules déjà affaissées.
Ce qui frappe le plus, c’est la capacité de Taylor à résumer toute une vie de misère dans les images les plus simples : le haïku blues de « Plastic Spoon » touche le fond (« manger de la nourriture pour chien avec une cuillère en plastique »), et le gémissement triste et désespéré du violoncelle qui l’accompagne apporte une touche parfaite et inattendue à la formule blues atypique de Taylor. Malgré sa morosité abattue, Double V n’est pas dépourvu d’humour et d’espoir, tous deux reflétés dans le style non conventionnel de Taylor, qui intègre les rythmes sautillants et frénétiques de l’Afrique de l’Ouest aussi facilement que la trompette et le violoncelle. « Reindeer Meat » parvient à arracher un sourire malgré sa triste mélancolie, et « He Never Raced On Sunday » élève le champion du monde de cyclisme Major Marshall Taylor au-dessus de la mêlée sans discréditer sa lutte de toute une carrière contre le racisme. Mais en fin de compte, Double V touche le fond du blues.
Le blues de Taylor n’est pas celui des amours perdues et des petits boulots pénibles. Il ne chante pas l’argent pour dépeindre la pauvreté. Sa vision du racisme s’éloigne du clivage noir-blanc pour se concentrer davantage sur la peur et la cupidité. Il saisit la souffrance des oubliés sans perdre de vue leur humanité et comprend que même les plus démunis peuvent encore trouver le moyen de rire si le moment s’y prête. La juxtaposition douce-amère que fait Taylor entre les accords légers et aériens de la guitare et du banjo et les textures plus lourdes de la trompette et du violoncelle accompagne à la perfection la profondeur et la complexité des paroles de ses esquisses simples d’hommes qui souffrent mais persévèrent. À l’instar d’une œuvre minimaliste dans un musée regorgeant de détails, Double V pourrait facilement passer inaperçu, mais ceux qui prendront le temps de s’y attarder découvriront un chef-d’œuvre en sommeil qui ne demande qu’à prendre vie. Jambands.com
1 Please Come Home Before It Rains 4:28
2 Took Their Land 2:38
3 Plastic Spoon 4:47
4 Mama’s Selling Heroin 3:52
5 505 Train 5:02
6 Mandan Woman 4:49
7 Sounds Of Attica 3:25
8 It’s Done Happened Again 2:03
9 He Never Raced On Sunday 4:00
10 Hurry Home 1:07
11 Reindeer Meat 2:40
12 Buy Myself Some Freedom 3:59
