Abbey Lincoln : Straight ahead


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  • CRITIQUE/

Voici un disque qui me colle à la peau avec une rare intensité, tant il est en substance la quintessence d’un chef-d’œuvre.

C’est sa couleur de peau chocolat qu’Abbey Lincoln revendique plus que jamais avec son mari Max Roach en pleine période d’acquisition des droits civiques. Son nom de scène, Lincoln, symbolise le nom de celui qui a aboli l’esclavage aux États-Unis.

Cet album est enregistré après le manifeste de Max Roach « Freedom now suite » sur le label salvateur Candid, pour artistes en quête de liberté créative ! La présence du quintet de Max Roach, du trompettiste Booker Little, du pianiste Mal Waldron et du saxophoniste Coleman Hawkins vient mettre une ambiance particulière à la frontière du modernisme, tout en étant classique et lyrique.

La voix d’Abbey Lincoln dérange, parfois criarde, mais toujours sensuelle et revendicative.

Coleman Hawkins en tant que premier grand saxophoniste ténor de l’histoire du jazz (musicien dans l’un des premiers grands orchestres : Fletcher Henderson) joue avec la crème du jazz moderne et ça, ça me plaît, pas de style, ni de genre, ici on joue du jazz !

Standard de Thélonius Monk (Blue monk), superbe chorus de trompette de Booker Little sur « When Malindy Sings », mais surtout « Left Alone » écrit par Mal Waldron pour Billie Holiday (son dernier pianiste) laisse sans voix… Des arrangements fabuleux et originaux laissant présager un changement radical que l’année 1961 imposera entre autre, par le manifeste d’Ornette Coleman  » Free jazz », le début où la fin de quelque chose.

Tout simplement magique !  Ocollus

Cliquez pour écouter (ci-dessous)

Straight ahead……

When malindy sing……

Blue Monk……

Left alone……

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Abbey Lincoln
La grande dame au chapeau

Dans ce monde du jazz, il est des voix de fumée s’envolant en volutes cassées, changeantes et fragiles, il est aussi des voix lourdes, directes et profondes. Elles vous empoignent et demeurent en vous comme des orages en suspens.
Entre brûlure et froidure, la voix immémoriale d’Abbey LINCOLN est là, parmi nous, nous murmurant que le monde s’écroule autour, mais que le sourire demeure. Abbey a appris dans sa chair que « lorsqu’on veut danser, c’est à vous qu’il appartiendra de payer l’orchestre ».

Cette sagesse, amère mais non désabusée, c’est une grande dame, la grande dame actuelle du jazz, qui avec sa façon unique de chanter, pure, directe, droite, nous le dit avec sa voix patinée de vie. Voix du jazz ? plutôt conscience qui nous illumine encore de sa générosité, de sa vérité. Cri, prière, protestation, révolte, plainte et complainte, elle est tout cela. Elle parle depuis toujours d’amour et de souffrance, d’espoir et de fidélité. Elle habite seule un petit appartement du Westside en haut de Manhattan. Fidèle elle le reste à ses idéaux, et même maintenant dans sa tanière, le portrait de Martin Luther King est toujours là. Celui de Thélonious Monk aussi sur le piano. Les disques de ses amis aussi et ses innombrables tableaux dont elle était si fière, et puis toutes ses poupées africaines qui lui tiennent compagnie et maintiennent la force d’envoûtement.
la fameuse robe rouge de Marylin Monroe qu’elle portait à 26 ans n’est plus là. Elle l’a brûlée avec tous les artifices de sa vie passée.

Mère courage, elle est souvent portée par ses amis musiciens de toujours, Hank JONES, Charlie HADEN, Jackie MAC LEAN, et aussi le doux Stan GETZ, son double compréhensif, qui l’admirait tant. Elle qui ne rêvait que de Billie Holiday, elle procédera aussi de Bessie Smith dont le sang répandu hurle encore contre l’oppression et l’esclavage. Elle ne voudra jamais qu’on la répertorie «  »chanteuse de jazz » mais « artiste noire »: « Je ne suis pas une chanteuse de jazz. Jazz est une injure. C’est pour moi un mot obscène, injurieux. Je suis une artiste noire. Mon nom est Abbey Lincoln. Rien d’autre. Ici, aux Etats-Unis, on ne nous respecte pas, on ne respecte pas notre musique. » (entretien avec Michel Contat)

Certains de ses disques font partie de la légende du jazz, ses derniers opus chez Universal (Word is falling down, A Turtle’s Dream, …) l’y rejoindront un jour.
Mais quelle que soit la suite du fleuve majestueux de son chant, ce qui restera dans nos mémoires c’est sa rencontre passionnée avec Max Roach: « Je l’ai épousé en 1962. Cet homme, mon seul grand amour, m’a sauvé la vie ».Leur relation fusionnelle et orageuse aura donné une belle légende.
Que reste-il d’une histoire d’amour quand l’amour est parti ? Les plus belles notes du jazz et la transformation d’une belle créature en une flamme noire. Roach lui aura donné l’éthique: toujours refuser la facilité, croire aux chocs de la musique et de l’humanité. Il lui aura appris à crier comme elle dit si bien, passant de l’icône hollywoodienne en pasionnaria du Black Power. Par eux l’espérance deviendra violente et la liberté autre chose qu’une utopie.

Hymne à la dignité des hommes, fierté d’être aussi du peuple des hommes quelle que soit sa couleur, expérimentations musicales entre rage et prophétie, cette musique-là sera celle de la libération. Pour Abbey qui se sépare de ses oripeaux de belle potiche, pour nous qui découvrons que la force volcanique du jazz déplace les montagnes. Ses feulements, ses gémissements, ses cris, ses sanglots, avaient redonné voix aux vaincus, aux meurtris, aux esclaves. « La liberté maintenant! », cette voix de prophète la jetait à la face du monde.

Les années soixante, celles des droits civiques, de la fraternité déployée, Abbey les portera à jamais dans sa force morale de chanteuse noire. Plus rien ne sera pareil, et Abbey va poursuivre sa route « straight ahead », tout droit dans son énergie de la parole qui vous met debout. Ses compagnons de route étaient Charlie Mingus, John Coltrane, Ornette Coleman…

Faisant honneur à son nom de scène pris en 1955 en l’honneur « du libérateur des esclaves », Abraham Lincoln, elle chante pour la libération non seulement des noirs mais de l’humanité. Elle est l’icone, la légende de la révolte black, et sur bien des murs de Harlem règne encore son portrait. Elle sacrifie sa beauté pour la cause et refuse toute carrière commerciale. Elle n’aurait pu n’être que le clone chantant d’Angela Davis, elle va devenir bien plus, une des plus grandes voix du jazz entre sérénité et douleur. Elle est la seule comparable à Billie Holiday.

Il est étonnant qu’Abbey, étrange mélange d’individualité sauvage et de besoin de fraternité, est pu être canalisée par cette rencontre avec les grands créateurs afro-américains. Maintenant, le côté farouche d’Abbey LINCOLN s’est mêlé dorénavant à une certaine force « je suis actuellement à mon plus haut, car je sais que ma vie a été utile » et son visage caché ou pas sous des chapeaux immenses, s’illumine et retrouve son enfance. elle a grand bonheur à écrire elle-même ses paroles, à peindre, à consoler la douleur du monde. Poignante elle est, empoignés nous sommes. Maintenant elle ne hurle plus dans la « Freedom Now Suite », mais sa façon d’égrener presque chaque syllabe de son chant, est aussi violent par sa douceur même. Elle dit comme une cérémonie les mots , elle scande les profondeurs du monde. Unique est son chant, celui d’une pythie sans doute. Elle est la gardienne des secrets et des temples enfuis. « People in me » fut sa première composition personnelle. Là est la signification, Abbey Lincoln a en elle le peuple qui souffre.

Sa voix traînante, sa façon de peser lourdement chaque mot, sans le moindre écart vers l’ornement ou la facilité, nous ramène à l’art des « prêcheurs ». Elle tambourine et fait claquer chaque syllabe ? Grain à grain elle égrène le vin noir et lourd du jazz. Elle est la dernière tragédienne du jazz. Avec sa « lenteur de tortue », elle avance vers l’éternité. Bouleversante dans sa sincérité absolue. Abbey n’improvise guère, elle se contente de suivre sa route intérieure. Sombre est sa voix, écorché son chant avec des lambeaux d’enfance au milieu, et sensuelle au plus haut point.
Abbey veut être entendue, sûre de son pouvoir d’envoûtement, des vertiges qu’elle ouvre dans son chant. Max ROACH disait d’elle « Toujours elle aura été une étoile brûlante ». Authentique et inaltérable, le souffle d’Abbey LINCOLN est devenu la buée du jazz sur nos vitres.

Mais dès 1962 elle fut longtemps rejetée, bannie des scènes américaines. Puis après une si longue absence, la découverte de ses racines en Afrique avec Myriam Makeba, un culte de ses admirateurs au Japon, elle dut sa réapparition à un merveilleux producteur de jazz, Jean-Philippe Allard, qui lui offrit les plus beaux accompagnateurs pour neuf disques sublimes. C’était en 1990. chez Universal.

Le soir où elle est venue chanter en octobre 1993, tout fut joie au début,- « ce fut le plus beau concert de ma carrière » disait-elle en permettant sa diffusion sur Radio France. Mais le soir, après cette exaltation, elle pleurait comme une gosse contre nous, car elle venait d’apprendre la mort de son ami Don Pullen.

Abbey c’est cela, une joie de femme forte pour saisir le public, un chagrin profond quand les amis s’effacent. Sensuelle et âpre à la fois, Abbey LINCOLN sait chasser la solitude aux mains avides, pour tendre la belle draperie de sa musique. Cette dignité qui sourd d’elle, nous en impose. C’est une dame et non pas une chanteuse de jazz ordinaire. Un respect monte de nous car cette souffrance dite a été vécue, ces mots d’arcs-en-ciel psalmodiés sont vrais, simples. Les tambours de la nuit ont trouvé leur écho.
Abbey Lincoln
Grande dame, lumineuse, essentielle, elle s’avance avec ses comptines pour les opprimés, ses espoirs pour le temps qui vient, et sa voix est une main tendue. Son chapeau sert à faire de l’ombre à ses joies et à ses peines. Il la protège encore de la mort qui s’est rapprochée dangereusement d’elle, (opération à cœur ouvert). Puisse-t-elle ne point lui manquer de respect. Elle devrait même s’incliner devant cette guerrière et l’écoutait chanter, éblouie.

En tout cas, à presque 77 ans, après avoir dû annuler bien des concerts depuis deux ans, elle édite une sorte de testament « Abbey is Abbey », recueil composé uniquement autour de ses textes et de sa musique. Ce sera sans aucun doute son dernier disque. Et comme le dit une de ses chansons :
« The curtain is open, and it’s time for me to take a bow (le rideau est ouvert, et il est temps pour moi de tirer ma révérence) ».

La voix reste miraculeusement belle si longtemps après. Elle a toujours ce port de reine de Saba, cette noblesse évidente qui fascine. De ses yeux qui vous fixent profond, semblent couler bien des fleuves de mémoire. Et il s’agit bien de ce qu’elle nomme « la transmission de mémoire » au travers de sa voix. Le sang et le chant des Africains et des Indiens d’Amérique, de tous les ancêtres immémoriaux, coulent en elle. Révolte et fragilité sont ses stigmates sonores. La lenteur vertigineuse avec laquelle elle chante maintenant est un pont sur l’abîme. Elle a d’ailleurs un côté de sorcière qu’elle cultive avec ses dreadlocks et ses mystères.
Oui Abbey reste Abbey, son immense sourire à manger toutes les lunes bleues du jazz, resplendit sous son chapeau noir. Beau visage, belles saisons et belle source, Abbey Lincoln a la sagesse de « ceux qui auront changé le monde pour sauver les rêves ».

 Post-Scriptum
Comme elle le pressentait, et Abbey Lincoln nous avait prévenus dès 1990, oui « the world is falling down », le monde s’écroule.
Elle, médiatrice entre la magie des ailleurs et la dureté du réel, nous a finalement quitté à 80 ans le samedi 14 août 2010 à Manhattan dans le Upper West Side où elle s’était retirée au milieu de ses peintures, de ses chapeaux, de ses musiques, de ses souvenirs vibrants,de ses poèmes.
Gravement malade depuis son opération à cœur ouvert en 2007, elle luttait portée par son amour de la vie. De la même façon qu’elle allait à l’essence des choses dans ses chansons, elle allait aux racines de la vie jusqu’au bout de son chemin.

Elle la révoltée, la militante des droits civiques dans les années 1960, sera passée parmi nous sans compromission, sans cesser de sourire avec tendresse sur notre condition terrestre. Elle était arc-en-ciel au milieu des orages, singulière, avec sa voix presque sauvage qui égrenait goutte à goutte ses paroles de femme debout. Sa façon unique de chanter était incantation, dramatisme vocal. Voix de soie noire, profonde comme ses douleurs, au phrasé de prophétesse, Abbey Lincoln était l’émotion incarnée, des torrents d’émotion sous-jacente, pudeur et cris mêlés. Elle voulait que sa vie « en vaille la peine », elle le fut et reste un modèle pour nous.
Elle était devenue sa propre parolière, depuis plus de vingt ans, exprimant par des métaphores belles et naïves, sa vision du monde.
Maintenant elle a rejoint Max Roach pour encore et toujours chanter la liberté. Gil Pressnitzer

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1 « Straight Ahead » (Abbey Lincoln, Earl Baker, Mal Waldron) — 5:24
2 « When Malindy Sings » (Oscar Brown, Paul Lawrence Dunbar) — 4:05
3 « In the Red » (Chips Bayen, Abbey Lincoln, Max Roach) — 8:32
4 « Blue Monk » (Abbey Lincoln, Thelonious Monk) — 6:39
5 « Left Alone » (Billie Holiday, Mal Waldron) — 6:48
6 « African Lady » (Langston Hughes, Randy Weston) — 3:46
7 « Retribution » (Abbey Lincoln, Julian Priester) — 3:50

Recorded at Nola Penthouse Studios in New York City on February 22, 1961
Abbey Lincoln — vocals
Booker Little — trumpet
Julian Priester — trombone
Eric Dolphy — alto saxophone, bass clarinet, flute, piccolo
Walter Benton, Coleman Hawkins — tenor saxophone
Mal Waldron — piano
Art Davis — bass
Max Roach — drums
Roger Sanders, Robert Whitley — congas

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