Charles Mingus – Blues and roots


  • CRITIQUE/

Êtes-vous prêt à vous jeter dans la gueule du loup ? Attention, pour ceux dont c’est la première expérience avec le Jazz : s’abstenir ! A moins d’aimer les sensations fortes, très fortes ! La même année que « Ah Hum« , Mingus signe ici ce brûlot qu’est « Blues and roots » !

C’est fini, le temps de l’esclavage ! Mingus casse les chaînes de la posture « oncle-tomiste » des jazzmens noirs américains, faite pour amuser la galerie… Là où certains toujours la même année signeront le disque le plus universel du genre (Kind of blue) avec un certain Miles Davis, d’autres comme Mingus annonceront le vent de liberté qui va balayer la bienpensance établie et généralisée.

Mettez-vous directement sur 10mn45 avec « Moanin », écoutez à fond et vous comprendrez ce que Mingus a voulu dire dans cet album. Ça commence par un gimmick de saxophone baryton entêtant, interprété par Pepper Adams déroulant le tapis à ce moment libérateur (vers 13mn) qu’est le premier chorus sax alto de Jackie Mc Lean ! l’histoire est au rendez-vous ! Extatique !

Libérateur de quoi ? Nous sommes à la lisière de l’amour et de la haine, mais chacun reçoit le message qu’il entend. Ce morceau (Moanin) redonne la fierté oubliée à qui voudra s’en saisir ; que de son, de swing, d’amour, de révolte, de générosité et de passion ! L’auditeur semble submergé d’un cataclysme émotionnel ingérable et rarement égalé. Tous ces qualificatifs critiques n’ont-ils pas disparu du vocabulaire actuel…?

Cette fusion magistrale des musiques nord-américaines est un petit bijou dont je ne me séparerais pour rien au monde. Mingus for ever !  Ocollus

Cliquez pour écouter (ci-dessous)

Full album……

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Sur les notes de pochette accompagnant l‘album Mingus explique les circonstances qui l’ont amené à enregistrer ce disque : « Il y a un an, Nesuhi Ertegün m’a proposé d’enregistrer un album entier de blues dans le style de Haitian Fight Song, parce que certaines personnes, notamment les critiques, disaient que je ne swinguais pas assez. Il voulait leur donner un déluge de soul music.[…] J’y ai réfléchi. Je suis né swinguant et tapant des mains à l’église en tant que petit garçon, mais j’ai grandi et j’aime faire autre chose que juste du swing. Mais le blues peut faire plus que du swing. Alors j’ai été d’accord. »

L’album est souvent désigné comme un essentiel du bassiste qui rend hommage au blues et à ses racines comme l’indique le titre mais avec le style très personnel de composition et d’orchestration de Mingus. Le titre My Jelly Roll Soul est évidemment une référence à l’un des héros musicaux de Mingus et pionnier du jazz : Jelly Roll Morton. Wikipédia

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Rarement le contraste aura été aussi marqué et la division aussi nette chez un artiste. En l’espace de quelques mois, Charles Mingus passe de l’élégance de Mingus Ah Um au déchaînement furieux de Blues & Roots. Un grand écart qui suffit à lui seul à justifier la réputation d’artiste inclassable du contrebassiste. Et comme bien souvent, le titre annonce d’emblée la couleur.

Dès les premières notes de basse de « Wednesday Night Prayer Meeting » le ton est donné. Le son est rugueux, la musique brûle d’une intensité à peine contrôlée. Mais en dépit de son caractère explosif, ce premier titre n’est qu’une introduction somme toute classique pour qui est habitué au tempérament du bonhomme. La suite quand à elle s’annonce porteuse de bien des surprises.

Il n’est pas tant question de blues ici que de racines. Car si Mingus insuffle à sa musique des inspirations évidentes, il ne se contente pas de reprendre à son compte le chant sombre de la génération précédente. Au lieu de garder les mêmes recettes qu’hier, il prend le parti de recréer la même puissance, la même fougue avec un matériel totalement avant-gardiste. Ecoutez un titre comme « Moanin' » pour mieux saisir le propos. Le gémissement cuivré des premières secondes s’amplifie peu à peu, puis les trombones apparaissent au loin, puis le thème s’enrichit progressivement. L’apparition successive des instruments crée une indéfinissable impression de chaos subtilement maîtrisée. C’est dans un titre comme celui-ci qu’apparaît le génie de Mingus, sa science tout à fait novatrice. Les lignes mélodiques se multiplient successivement, les chorus volcaniques jaillissent au détour d’un thème réexposé de nombreuses fois, les tempi accélèrent et ralentissent tour à tour. La musique ondule comme la mer, les saxophones déchaînent d’immenses vagues contre la rythmique rocheuse tandis que les trombones soulignent la violence du combat de leur sombre écume. Un titre comme celui-ci déchaîne les passions, son écoute s’analyse autant qu’elle se vit. De la rage sanglante que les musiciens crachent de leur instrument, de leurs envolées chaotiques et dirigées naît l’émotion vive et la beauté sauvage. Mingus peint en vérité un tableau vif de colère, d’un impressionnisme brutal qui heurte l’auditeur par sa fulgurance.

L’association intuitive du son et de l’image est encore plus flagrante sur « Tensions », fond sonore qui irait à ravir à un film noir de l’époque. Une plongée au coeur des bas-fonds de Chicago, dans un piano-bar miteux où les musiciens soufflent leur blues tandis que le pauvre sous-fifre fait son rapport au patron local? La lente démarche de l’inspecteur qui promène ses yeux dans toute la pièce enfumée à la recherche du coupable, tout en sirotant un whisky? Sous l’impact de ses musiciens virtuoses des émotions les saxophones se partagent les rôles, les trombones jouent les figurants. A la fois scénariste et réalisateur, Mingus donne l’impulsion créative, dirige son orchestre, cadre chaque plan. Sa musique est avant tout vivante, elle se consume tandis que l’aiguille parcourt le sillon du disque. Et c’est bien ce qui fait tout le charme d’un artiste comme lui : sa musique nous brutalise, nous charme, nous séduit, nous violente tour à tour mais elle n’est que le reflet d’une âme humaine.

A cheval entre l’héritage du passé et le devoir de façonner l’avenir, c’est maintenant « My Jelly Roll Soul » que le contrebassiste nous livre. L’idée de base pourrait ici parfaitement résumer la ligne directrice de l’album : s’enrichir des connaissances d’hier pour défricher de nouveaux territoires. Cette fois il rend hommage au pianiste Jelly Roll Morton, pionnier du jazz tel qu’on le connait aujourd’hui. L’usage pertinent des sonorités et des rythmes d’époque dont il fait preuve force le respect, en plus de proposer un titre absolument génial. L’orgie se termine par « E’s Flat Ah’s Flat Too », bouillant, trépidant, et qui renvoie aux racines (tiens donc) du be-bop.

Blues & Roots est animé du début jusqu’à la fin par une sauvagerie intense et frénétique, une marmite de génie bouillonnant dans laquelle les musiciens se jettent pour mieux en découdre. Mais au milieu de cette tempête enflammée, de ce brasier sanglant apparaît un tumulte de sentiments. La rage qui prend aux tripes au début laisse place à la fin de l’écoute à un sentiment de bonheur et paradoxalement à un certain calme. Comme si cette musique si vive brûlait tout autour de nous d’un feu purificateur et cathartique. Un brulôt aussi volcanique que généreux, à la musique aussi classieuse qu’enflammée. La sauvagerie en costume cravate. Et l’un des meilleurs Mingus. nightfall

Moanin le morceau:

A : Exposition

0’00 à 0’18 : Un thème génial, joué par Pepper Adams au sax baryton. On pense aux riffs typiques du blues, avec la répétition immédiate de ce motif assez bref… mais une coloration qui n’est pas « propre » au blues. Une des particularités de ce « riff », ce sont ses notes graves mises en évidence et bien appuyées… on ne cherche pas à faire joli, à charmer l’auditeur, mais plutôt ces sons graves « impurs » caractéristiques des musiques africaines, du blues, du jazz, des voix noires profondes et viriles…
Ce riff répété deux fois se conclut par une partie qui sonne plus « improvisée », avec un groove impeccable d’Adams. Entrée « en douceur » de Dannie Richmond (batterie).

0’18 à 0’36 : Sur le thème joué par Adams viennent se greffer les trombones, en contrepoint. Leur thème est particulièrement intéressant, d’une couleur originale, légèrement exotique et mystérieuse…

0’36 à 1’30 : Entrée de Mingus en Walking Bass, du piano, l’orchestre s’étoffe, motifs puis chorus de sax sur le riff d’Adams et la partie de trombones… un génial contrepoint à 4-5 voix, donc. Qui peut nous ramener au classique… mais aussi au Jazz des débuts, le New-Orleans, avec ce « collectif improvisé » où se superposaient des mélodies de clarinettes, trompettes et trombones. Sauf qu’ici, on a tout de même quelque chose de plus élaboré, de vraies superpositions de couleurs… qui fait inévitablement penser à ce génial « coloriste de l’orchestration » qu’était Ellington.
On continue la montée progressive en intensité, l’espace se remplit par l’ajout d’instruments, et tous jouent de plus en plus tendus… Mingus harangue ses musiciens en déclamant « Yeah i know ! »… habituel chez Mingus, dans la plus pure tradition noire américaine du « preacher » (les musiciens noirs américains doivent beaucoup aux negro spirituals, au gospel, à ces chants qu’ils entendaient généralement très jeunes dans les églises)… le « preacher » qui pousse les fidèles par sa voix puissante à sortir d’eux-mêmes, à exulter, renter en transe, à se libérer… ce que font ici les musiciens.

1’30 à 1’46 : Le signal de « libération » donné par Mingus nous mène justement… au free. C’est l’impression que donne ce passage paroxystique, où les musiciens expriment au maximum les tensions pour s’en libérer, peu importent les dissonances. Mais ce n’est pas du free-jazz hermétique où l’on est déboussolé du début à la fin du morceau, tout a été remarquablement préparé et amené, la plupart des éléments précédents sont toujours la base de ce moment de transe chaotique…
On a donc jusqu’à ce paroxysme un génial crescendo orchestral, les instruments agrandissent l’espace au fur et à mesure (sax baryton seul… auquel s’ajoutent les trombones et la batterie… puis la contrebasse, le piano, les sax). Qui dit crescendo orchestral pense « musique classique », et particulièrement à Ravel et son Boléro. Ravel est un des musiciens préférés des jazzmen qui s’intéressent au classique, non pas tant pour avoir intégré des éléments jazz dans sa musique (pas ce qu’il y a de mieux chez lui, il ne connaissait sans doute pas le « vrai » jazz, mais le jazz un peu lissé et blanchi qu’on pouvait entendre son époque en Europe), mais pour ses qualités d’orchestrateur et de coloriste.
Crescendo orchestral avec une montée en intensité de chaque musicien, un irrésistible tourbillon musical comme on en entend que trop rarement. Ecoutez bien fort, ces deux premières minutes, c’est jubilatoire.

1’46 à 2’22 : Une rupture brusque… pour souffler un peu. On passe du free… aux big-bands des années 30, avec un riff typiquement swing, comme les affectionnait Count Basie. Deux styles de jazz opposés se succèdent : le fureur et la liberté du free-jazz et le swing très construit et carré. Chronologie inversée. Le thème principal revient assez rapidement, puis on passe aux solos…
Jusqu’ici, ce n’était pas du jazz avec pour base une même grille d’accords sur laquelle les solistes improvisent, il y a un vrai sens de l’architecture, un travail sur les structures… hérités du classique.

B : Solos

2’22 à 5’50 : Une grande place est laissée maintenant aux solistes… dans un cadre très be-bop. Le be-bop, c’est le jazz des années 40-50 (Charlie Parker, Dizzy Gillespie…) ce mouvement de révolte où l’expression individuelle domine et se manifeste par la place primordiale accordée au soliste. Les musiciens noirs ne veulent plus servir simplement à faire danser ni charmer les blancs par de jolies mélodies, mais donner à entendre leurs frustrations, leur colère, s’exprimer… exister. Utilisation dans le be-bop de tempos trop rapides pour que les blancs puissent danser… ici, après un break (de 4’41 à 5’15) où le sax est quasiment seul (quelques ponctuations rythmiques seulement), le tempo est justement doublé à 5’16.
Des solos magnifiques, des modèles de groove et de sens du phrasé durant tout ce passage… Jackie McLean au sax alto de 2’22 à 3’32, Booker Ervin au tenor de 3’32 à 4’41, puis John Handy à l’alto de 4’41 à 5’50. Faut dire qu’ils sont aussi servis par une section rythmique d’exception. Il m’arrive souvent de fixer toute mon attention sur la basse impériale de Mingus lorsque j’écoute Moanin’… un régal.

C : reprise (variée)

5’50 à 8’01 : J’ai encore fait suffisamment long (désolé…) pour ne pas m’attarder sur la reprise, puisqu’on y retrouve, avec quelques variations, les éléments de la partie A.

Si Moanin’ est un morceau hard-bop… il ne s’arrête pas là, mais brasse toute l’histoire du jazz, du New-Orleans au free en passant par le swing et le be-bop. Avec des références blues, gospel… et un métissage jazz/classique très réussi. Une expressivité typiquement jazz, mais un jazz qui a su s’inspirer avec intelligence et pertinence du sens de l’orchestration et de l’architecture classique. Rien à voir avec les kitcheries des groupes de metal symphonique ou de prog à la Emerson, Lake & Palmer… qui, eux, balancent quelques plans « à la Bach » et clichés classiques pour que de jeunes ados ignorants se disent « waow, c’est de la grande musique, ils maîtrisent le classique »… non, il a su, comme Ellington, enrichir le jazz de ses connaissances classiques sans jamais trahir l’essence de sa musique, sans chercher à policer, sans le kitsch de musiciens metal/prog qui confondent technique et musicalité, mélange fourre-tout et véritable métissage. C’est le monde qui sépare les vrais génies des tâcherons…

Le métissage n’est pas la seule raison pour laquelle j’ai voulu écrire sur Mingus aujourd’hui… il est aussi un des jazzmen qui a été le plus engagé, virulent, contre l’injustice de la condition des noirs américains. On aurait aimé qu’il puisse vivre ce jour (il aurait eu 86 ans) et voir un fils de kenyan devenir (re-croisons les doigts) président des Etats-Unis…


 

1. Wednesday Night Prayer Meeting – 0:00
2. Cryin’ Blues – 5:42
3. Moanin’ – 10:44
4. Tensions – 18:48
5. My Jelly Roll Soul – 25:18
6. E’s Flat Ah’s Flat Too – 32:08

Charles Mingus – Contrebasse
John Handy – saxophone alto
Jackie McLean – saxophone alto
Booker Ervin – saxophone ténor
Pepper Adams – saxophone baryton
Jimmy Knepper – trombone
Willie Dennis – trombone
Horace Parlan – piano, sauf sur « E’s Flat Ah’s Flat Too »
Dannie Richmond – batterie
Mal Waldron – piano sur « E’s Flat Ah’s Flat Too »

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