Ornette Coleman – Something else


  • CRITIQUE/

Après son 2ème disque « Tomorrow is the question » évoqué sur ce blog, voici le 1er d’Ornette Coleman qui annonce un tournant dans l’histoire du jazz. En cette période post-bop, qui d’ailleurs est toujours très présente sur cet album, Ornette Coleman s’amuse à détricoter tout ce que 3 décennies de musiciens de Jazz ont construit comme étant la révolution musicale du 20ème siècle !

Même si cet enregistrement sous certains aspects revêt encore les attributs d’un Jazz classique ou bop, il reste toutefois dérangeant ou même décourageant pour certains amateurs : concept musical harmodolic, saxophone en plastique, thème joué à l’unisson à l’octave… appauvrissants ainsi une certaine vision (scolaire) de l’esthétisme ! Le pauvre pianiste Walter Norris ne récidivera pas sur l’album suivant, ni même le piano d’ailleurs, car à l’instar des stars de la West-coast (Chet baker, G. Mulligan, etc.) le clavier devient un instrument de trop pour ceux qui innovent ; et pour le disque dont nous parlons, s’avère un carcan harmonique pour une musique qui ne pense qu’a dériver…

C’est avec le trompettiste Don Cherry, qu’Ornette Coleman va fragmenter toutes les idées convenues d’une musique tendant à s’ouvrir sur le monde (Jazz modal), comme le Hard bop, ainsi qu’au business, et Ornette Coleman est lucide ! Le jazz est le fruit d’une récupération depuis bien trop longtemps et ça Ornette le sait !

Écoutez en particulier « The blessing », « Chippie ».   

Ornette Coleman : situationniste du Jazz ?  Ocollus

Cliquez pour écouter (ci-dessous)

Full album……

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Le jazz a de tous temps, et comme son parent le blues, été une musique évoluant dans un univers social fort hostile. Dans les années 50, la misère, le chômage, les ségrégations raciales et autres tensions politiques font encore et toujours rage au sein de la communauté afro-américaine. A cela s’ajoute les fléaux omniprésents de l’alcool et des drogues, véritables échappatoires éphémères. Les jazzmen ne peuvent être hermétiques à cette atmosphère nauséabonde puisque, ne l’oublions pas, le jazz est une musique noire, tout comme le blues, le gospel… C’est ainsi que la musique entre en jeu, comme exutoire, comme élément rassemblant les foules et comme porteuse de message. Musicalement, le free jazz peut s’interpréter schématiquement comme une réponse à ce que la presse avait étiqueté « cool jazz », genre qui vivait ses heures de gloire avec des artistes (pour la plupart blancs) tels que Stan GETZ, Chet BAKER ou Gerry MULLIGAN, tous jouant un jazz assez conventionnel et conservateur. Or, le free jazz s’étend bien plus loin qu’à de simples considérations harmoniques : il se caractérise à la fois par une volonté artistique de lâcher prise totale, de lutte revendicative, mais embrasse aussi un aspect spirituel voire mystique ainsi qu’une recherche perpétuelle des racines identitaires.

Évidemment, le free jazz par sa nature anticonformiste a fait couler beaucoup d’encre. Il inspira un rejet total voire une haine aveugle de la part de leurs détracteurs dont les critiques s’indignaient avec véhémence contre l’aspect subversif de cette musique considérée comme basée sur des aberrations musicales (absence de swing, approches mélodique et rythmique atypiques…), critiques souvent accompagnées de propos raciaux injurieux.

Ornette COLEMAN est la figure de proue de ce mouvement, véritable tournant de l’histoire de la musique. Né à Fort Worth (Texas) en 1930, il fait ses premiers pas au sein des orchestres de rythm’n blues du sud des États-Unis et n’a de cesse d’étudier la musique tout en se penchant constamment sur le côté expérimental de la chose. Sous les conseils du contrebassiste Red Mitchell (acteur important du jazz west coast), Lester Koenig, directeur du label Contemporary Records, invite Coleman à sortir un disque avec une formation qu’il aura pris soin de mettre sur pied. C’est ainsi qu’en 1958 sort « Something Else ! », album au titre provocateur et marquant les prémices du free jazz.
« Something Else !!!! : the Music of Ornette Coleman » a donc ce statut d’album qui ouvre le bal des hostilités. « Hostilité », le terme est fort à propos étant donné le parcours parsemé d’embûches qu’attend COLEMAN.

C’est amusant de constater que « Something Else !!!! », malgré ce que son titre laisse présager, reste un album de jazz plutôt traditionnel et qui ne laisse finalement que peu de place aux extravagances musicales qui feront tout le sel du style de COLEMAN – en ce sens, il faut voir « Something Else !!!! » comme un prologue à la carrière du saxophoniste. Ce jazz, qu’on le qualifie de bebop ou hard bop, il en maîtrise toutes les subtilités, tant dans la composition que dans l’interprétation. D’ailleurs, à l’origine, certains morceaux avaient été vendus à Koenig pour être interprétés par d’autres musiciens, mais leur complexité était telle que le studio conclut que seul Ornette COLEMAN était en mesure de les jouer.

Trois ans après la mort de Charlie PARKER, on jurerait qu’avec la sortie de « Something Else !!!! » Ornette COLEMAN souhaitait reprendre le flambeau du bebop tant le saxophoniste en reprend les codes harmoniques, les progressions d’accords et l’approche mélodique. Les thèmes sont très clairement énoncés, entêtants mais pourtant riches tel que celui de « The Disguise », un traditionnel 12-bar blues dont les mélodies intenses rappellent celles que Bird et Diz scandaient quelques années plus tôt. Le swing balancé avec beaucoup d’entrain par la contrebasse de Don Payne et par la batterie de Billy Higgins (sideman aux centaines de collaborations, notamment au sein du prestigieux label Blue Note) révèle aussi que COLEMAN n’a pas encore quitté le nid du bop. Or, c’est un point fort que l’enregistrement permette d’apprécier pleinement le touché de Payne ainsi que son doigté habile que le tempo véloce de « Chippie » n’impressionne pas.

Si l’approche musicale s’inscrit clairement dans la lignée des boppers, on constate que COLEMAN et Cherry ont déjà développé un son particulier. Les improvisations de COLEMAN – qui jouait sur un saxophone en plastique ! – se veulent assez franches et rudes et teintées de fugaces envolées mélodiques vertigineuses comme dans « The Blessing »*. Don Cherry qui s’investira grandement dans le groupe de COLEMAN était reconnaissable quant à lui par sa trompette de poche. Tous deux avaient pour volonté de simuler la voix humaine le mieux possible avec leur instrument, d’où ces sonorités assez brutes.
La communion des deux souffleurs est parfaite et les chorus très inspirés. Coleman et Cherry chevauchent le swing avec une impétueuse aisance et semblent ne demander qu’une chose : déchaîner les passions en brisant le carcan des règles établies par quelques cadors du genre.

« Something Else !!!! » est donc un album historique qui fait la transition entre un jazz ayant ses canons, ses codes et ses chefs de file et une musique que l’on a qualifiée de « free jazz », libertaire et défiant tout académisme artistique. Évidemment Coleman, pourtant loin d’être un personnage tendancieux, provoque déjà la polémique. Mais c’est avec l’élaboration de sa propre conception de l’harmonie qu’il va appeler « harmolodie » et la sortie d’albums toujours plus audacieux que les choses vont se gâter…

* John Zorn va beaucoup s’inspirer du style de COLEMAN notamment dans son jeu au saxophone mais aussi dans son grand projet Masada et dans l’album « Spy vs Spy » (1989) qui comprend des réinterprétations de ses morceaux dans un style hardcore. Forces parallèles.

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1 Invisible 4:16
2 The Blessing 4:47
3 Jayne 7:22
4 Chippie 5:41
5 The Disguise 2:50
6 Angel Voice 4:23
7 Alpha 4:14
8 When Will the Blues Leave? 5:02
9 The Sphinx

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