Cecil Taylor – Conquistador


  • CRITIQUE/

« J’essaie d’imiter au piano les sauts dans l’espace que font les danseurs ». Voilà sur quoi nous pouvons nous reposer pour comprendre la musique et le jeu de piano de Cecil Taylor.

Créateur du mouvement Free Jazz avec Ornette Coleman, l’instrument de prédilection de Cecil Taylor (le piano) n’est pas, sur plusieurs plans, l’instrument de toutes les libertés. Pour le transport, il est difficilement transportable, pour le reste, il est réduit à la percussion, laissant certaines subtilités aux instruments à cordes et aux soufflants (comme le dira plus tard Keith Jarrett).

Peu importe, Cecil Taylor a décidé d’être libre et rien ne l’arrêtera.

Quand à l’apprentissage de la musique : lui qui pouvait jouer avec une clé de 12 sur son piano, dira à un journaliste qu’il a plus appris en 1 mois dans le bronx que durant des années dans les écoles…

Sorti chez Blue Note en sextet en 1966, ce disque est le 14ème album (sur presque 70) de ce pianiste prolifique. 2 morceaux (avec en plus une alternate take du 2ème) viennent acter sa musique aussi précise que du tricot ; tantôt tumultueuse, tantôt paisible ou introspective, mais toujours maintenue avec une tension bienveillante.

Le tout avec des sautillements pianistiques propres à l’artiste, dont le jeu est l’élément central du décor auquel les autres musiciens viennent broder leurs canevas.

Un conquistador des préjugés ! Ocollus

Cliquez pour écouter (ci-dessous)

Full….


Cecil Percival Taylor, né le 25 mars 19291,2 et mort le 5 avril 20183, est un pianiste et poète américain. Il est connu pour être un des créateurs du free jazz avec Ornette Coleman.

Biographie
Il nait à New York le 25 mars 1929. Il apprend le piano dès 6 ans. Son père est domestique d’un sénateur blanc, sa mère, est pianiste, danseuse et passionnée de théâtre. Elle meurt lorsqu’il a 12 ans. Il étudie au New York College of Music et au New England Conservatory pendant trois ans, où il travaille l’orchestration et l’harmonie. Après avoir joué dans des petits groupes de R&B et de swing dans les années 1950, il forme en 1956 son propre groupe avec le saxophoniste soprano Steve Lacy.

Durant les décennies 1950-1960, il peine à trouver du travail, malgré des œuvres marquantes comme Unit Structures et Nefertiti the Beautiful One Has Come et un album en duo avec John Coltrane Coltrane Time/Hard Drivin’ Jazz.
Taylor joue et enregistre principalement avec le saxophoniste alto Jimmy Lyons, de 1961 jusqu’à la mort de Lyons en 1986, ainsi qu’avec les batteurs Sunny Murray et Andrew Cyrille.
Avec ce groupe, connu sous le nom de « The Unit », il développe de nouvelles formes d’interactions et de dialogues musicaux. À partir du début des années 1970, Taylor est loué par la critique. Il joue pour Jimmy Carter sur la pelouse de la Maison-Blanche et donne des cours comme artiste-résident dans des universités. Il est récompensé par un Guggenheim Fellowship en 1973 et recevra un MacArthur Genius Award en 1991.

Après la mort de Lyons, en solo, il sort Silent Tongues, Indent, For Olim, Garden, Erzulie Maketh Scent, The Tree of Life et In Willisau ; avec le Feel Trio formé au début des années 1990 avec le contrebassiste William Parker et le batteur Tony Oxley, il sort Celebrated Blazons, Looking (The Feel Trio) et le coffret 2 T’s for a Lovely T.

Il enregistre beaucoup pour le label allemand FMP lors de son séjour prolongé à Berlin. Il a joué en duo ou en trio avec des musiciens de free jazz européens dont Oxley, Derek Bailey, Evan Parker, Han Bennink, Tristan Honsinger, Louis Moholo, Paul Lovens.
La plupart de ses disques récents sont sortis sur des labels européens à l’exception de Momentum Space avec Dewey Redman et Elvin Jones.

En 1998, il sort Library of Congress performance Algonquin en duo avec le violoniste Mat Maneri. Il a sorti peu d’albums dans les années 2000 mais continue à donner des concerts, souvent sur son instrument préféré, le piano Bösendorfer.
Taylor et la danse

Cecil Taylor s’est également intéressé au ballet et à la danse. Il a affirmé : « J’essaie d’imiter au piano les sauts dans l’espace que font les danseurs ».

Il a collaboré avec la danseuse Dianne McIntyre (en) en 1977 et 1979. En 1979, il a également composé la musique pour le ballet de 12 minutes Tetra Stomp: Eatin’ Rain in Space avec Mikhaïl Barychnikov et Heather Watts (en).
Taylor et la poésie

Taylor est également un poète, influencé par Robert Duncan, Charles Olson et Amiri Baraka. Il intègre parfois ses poèmes dans ses concerts.
En 1987, il a sorti Chinampas sur lequel il récite ses poèmes non accompagné.


Cecil Taylor est à part dans le monde du free-jazz. Musicien parfois assez radical dans sa jeunesse, il a su rester fidèle à lui-même tout au long de sa vie et ce qu’il joue aujourd’hui, à plus de quatre-vingts ans, constitue la récolte de graines semées il y a bien longtemps, comme sur « Conquistador ! » enregistré en 1966.

Sa musique n’est pas des plus accessibles, les premières notes au piano qui introduisent conquistador vous le précisent de suite et vous mettent en garde… Il faut faire un effort sans doute, écouter et réécouter. Coltrane et Ornette sont plus évidents. Même Albert Ayler se livre d’entrée, il suffit d’accepter. Sans doute faut-il un petit effort d’adaptation pour goûter The world of Cecil Taylor…

Chez Cecil Taylor tout est affaire de rythme et d’énergie. Sa musique paraît un bloc compact, elle ressemble à un mur et pourquoi pas à du bruit ? Peut-être même semble t-elle agressive… et pourtant il n’en est rien, pour s’en convaincre il faut l’écouter de l’intérieur.

C’est facile, prenez le jeu d’Andrew Cyrille à la batterie, beaucoup y reconnaîtront des analogies avec le jeu de Sunny Murray, sans doute est-il son disciple. Le jeu des cymbales est caractéristique, foisonnant, hypertrophié, riche et changeant, relançant sans cesse la musique, la nourrissant de combustible. Le jeu sur les peaux est précis, hyper technique, tout y passe, varié à l’infini, d’une richesse inouïe… La pulsation rythmique régulière est ici inutile, la lourdeur induise paralyserait les échanges et anéantirait l’effort dynamique. Andrew Cyrille est le batteur idéal pour compléter le jeu tentaculaire du pianiste, il sait se montrer à la fois mélodique, souple et léger ou fort et puissant. Il restera d’ailleurs onze années aux côtés du maître.

Cecil Taylor, on l’a vite compris, est un virtuose, il déploie une technique hors du commun au service d’un jeu très personnel, reconnu par ses pairs. Il a une approche percussive de son instrument, frappant les touches par grappes, utilisant les clusters, le corps dans son entier participe à l’effort, le piano se fait rythme, tambour aux mille facettes, mélange survitaminé, libérateur d’une tension hors norme et d’une énergie propre à subjuguer.

Son jeu est marin, passant du flux au reflux, de la houle à la tempête, répétant les mêmes motifs, s’entêtant puis jouant des ruptures ou des variations infimes. Tout en laissant une place prépondérante à l’improvisation, sa musique est une merveille d’organisation et la précision est horlogère. Cecil Taylor démontre à travers cet enregistrement que la liberté et la spontanéité ne sont pas opposées à l’élaboration d’une nouvelle structure musicale.
Deux basses, pas moins, Henry Grimes à la barre tient le cap, dessine la structure et agence la charpente, Alan Silva à l’archet figure l’espace et colorise avec les mille touches de sa palette. Bill Dixon se montre lui plus aérien, en écho à Alan Silva, tempérant et contemplatif.

Jimmy Lyons à l’alto est le complément idéal de Cecil Taylor, attisant le feu, fervent et volubile, il intègre chacune de ses interventions avec une parfaite osmose dans le collectif. Parallèlement à Andrew Cyrille, il représente l’autre pôle indispensable à la musique de Taylor, à la fois garant de la continuité rythmique et mélodique mais également pourvoyeur d’énergie, n’hésitant pas à se ressourcer aux racines du bop pour mieux le réinvestir dans un contexte soumis à de nouvelles règles du jeu. Jimmy Lyons sera le plus fidèle auprès de Cecil Taylor, son compagnon de route jusqu’à son dernier souffle.

Une certitude, si une musique peut se montrer intemporelle, c’est bien celle-là. XERES sens critique

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1. « Conquistador » 17:54
2. »With (Exit) » 19:20
3. « With (Exit) [Alternate Take] » (CD edition bonus track) 17:24

• Cecil Taylor – piano
• Bill Dixon – trumpet
• Jimmy Lyons – alto saxophone
• Henry Grimes – double bass
• Alan Silva – double bass
• Andrew Cyrille – drums

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